Le dialogue inter-religieux

Publié le par gotolebanon

Mon village s'appelle Hadath Baalbek, situé entre Zahlé, ville chrétienne, et Baalbek, ville chiite, haut lieu du Hezbollah. Je travaille dans une école chrétienne, gérée par une communauté salésienne. Mes collègues sont soit chrétiennes, soit musulmanes. 

P1010144.JPGSur environ 800 élèves, 60 sont chrétiens. 60% des 4,29 millions de libanais sont musulmans. Et moi, petit rien du tout perdu dans l'immensité de la Beeka, je suis volontaire salésienne au Liban, missionnaire chrétienne. Venant d'un pays laïc et étant farouchement moi-même attachée à cette laïcité. Avant le départ, ma seule connaissance de l'Islam était les rencontres au Valdocco, les "sur la Mecque" qu'on entend dans le métro, le film Des Hommes et des Dieux et le bouquin de Maurice Borrmans, Comprendre les Musulmans. Et c'est déjà pas mal. Mais ici, tout à changé puisque l'Islam est devenu ma voisine de tous les jours. Puisque d'un coup, on m'a posé sur le front l'étiquette de chrétienne. Et parce que j'ai commencé à me poser plus sérieusement la question à propos de ce que l'on nomme "le dialogue inter-religieux". Et c'est une question, ce n'est pas nouveau car c'est le cas depuis quelques années, qui m'intéresse beaucoup. J'ai encore 8 mois (non, pardon, 7!) pour vous livrer les fruits de mes longues réflexions, mais aussi mes impressions et observations sur la réalité de la chose. Sept mois, ça laisse le temps. De se faire une idée, de réfléchir, de reformuler, de consolider... Cet article m'a beaucoup intéressée , a ouvert de nouvelles pistes de réflexion... je souhaite donc vous le partager.

Bonne lecture!

 

"Beaucoup de familles musulmanes se sont installées en France après la mise en œuvre du « regroupement familial » à partir de 1976. C’est ainsi que la diversité religieuse des grandes villes françaises s’est accélérée. Cette réalité nouvelle, dans le cadre d’institutions politiques laïques, est l’occasion de rencontres fécondes. C’est dans ce contexte global que s’inscrit la présence de notre petite communauté catholique, la Fraternité Saint Paul, dans une cité HLM de Marseille depuis douze ans.

Comme la plupart de nos voisins sont originaires de pays majoritairement musulmans, notre identité chrétienne suscite forcément des questions, qui sont parfois explicitement théologiques. On entre alors dans ce que certains appellent aujourd’hui le « dialogue interreligieux ».

Mais qu’est-ce que le « dialogue interreligieux » pour nous ? S’agit-il seulement d’un échange verbalisé autour d’un certain nombre de questions confessionnelles ? On oublie que beaucoup de nos voisins maîtrisent mal le français et n’ont que rarement les outils théologiques pour dialoguer sur le terrain religieux même dans leur propre langue.

C’est la raison pour laquelle le terme de « rencontre interreligieuse » est sans doute ici préférable. Cette rencontre interreligieuse n’est d’ailleurs qu’une des nombreuses dimensions de la rencontre des personnes, car nos voisins sont des êtres sociaux marqués par leur insertion ou absence d’insertion économique, leur personnalité propre, leur langue et leurs traditions culturelles spécifiques.

Néanmoins, le fait de créer des liens sans dimension religieuse immédiatement explicite est de nature à faire évoluer les relations entre communautés religieuses. Un de nos voisins comoriens, par exemple, nous a invités à son mariage religieux (musulman). Nous étions les seuls chrétiens. Pour beaucoup, c’était sans doute une expérience inédite. Or nous avons été invités parce que nos liens avec la famille étaient avant tout des liens de voisinage. En effet, le fils de ces voisins était venu à l’accompagnement scolaire organisé chez nous et nous avions aidé ses parents lorsque leur appartement avait brûlé accidentellement.

Le voisinage suscite donc des rencontres interpersonnelles qui, à leur tour, invitent parfois à l’échange spirituel et religieux. Par conséquent, il s’agit moins de « dialoguer avec l’islam » que de vivre avec des voisins qui sont, entre autre chose et de manière parfois fort différente, plus ou moins musulmans.

D’ailleurs, dans les cités HLM, les critères d’appartenance confessionnelle sont très variables. Un jeune voisin musulman nous a dit : « Vous êtes de vrais moines parce que vous accueillez tout le monde » ; un autre a retenu le critère suivant : « Vous faites la prière ». Les frontières ne correspondent pas toujours aux définitions données par les clercs ou les spécialistes de l’histoire des religions. Ainsi, une voisine, qui sait que je suis chrétien, me dit un jour : « Nous sommes tous musulmans. » Elle voulait dire : « Nous sommes tous croyants. »

Mais qu’est-ce qu’être « croyant » ? De quel « Dieu » s’agit-il ? Le critère des pauvres est souvent celui des Évangiles : l’amour du prochain. Celui qui a bon cœur est généralement reconnu comme un homme de Dieu. L’étiquette collée sur le pot de confiture ne suffit pas : le voisinage dans la durée met chacun à l’épreuve de la charité en acte.

Ce constat n’est pas spécifiquement chrétien ou marseillais. Farid Esack, théologien musulman appartenant à la minorité indo-pakistanaise d’Afrique du Sud, est parvenu à une conclusion assez similaire. Sa famille était très pauvre, et durant son enfance, il a fait l’expérience de la solidarité avec des voisins chrétiens : « Comment aurais-je pu regarder Mme Batista et Tante Katie dans les yeux tout en croyant que, malgré la gentillesse qu’elles manifestaient dans toute affaire à notre égard, elles étaient destinées à la malédiction de l’enfer ? »[1] Farid Esack en a déduit que toutes les religions (ainsi que les athéismes) se divisent entre les courants qui pactisent avec l’injustice et ceux qui la combattent. Il rejoint ainsi le propos de Jésus dans Mt 7 et Mt 25 : le critère le plus important n’est pas celui des étiquettes confessionnelles mais celui de la fraternité concrète.

Là est l’enjeu essentiel : donner aux jeunes les moyens intellectuels et pratiques pour qu’ils apprennent le discernement spirituel authentique et découvrent ce vrai visage de Dieu, qui est Amour. Ce cheminement ne peut se faire que dans la durée. Il commence par l’écoute des contradictions vécues mais pas toujours formulées par nos voisins. Par exemple, beaucoup de jeunes se disent musulmans parce qu’ils font le ramadan ou les cinq prières rituelles quotidiennes. Mais les mêmes personnes peuvent souhaiter une évolution du statut de la femme par rapport à celui que préconise leur milieu familial ou leur pays d’origine. Ce genre de double attitude découle du fait que les jeunes suivent les consignes religieuses à la maison, mais regardent aussi la télévision française et reçoivent l’enseignement de l’éducation nationale.

Il ne faut pas hausser les épaules devant ces contradictions mais comprendre qu’elles sont propres à la situation des émigrés en France et de toute société dynamique. Il n’est ni réaliste ni souhaitable de vouloir définir une fois pour toute le contenu de son identité religieuse de manière tranchée et formelle : mieux vaut élaborer petit à petit une synthèse provisoire liée au pluralisme de la société occidentale. La pensée théologique a elle-même tout à y gagner, tant du côté musulman que du côté chrétien.

Par exemple, la plupart de nos jeunes voisins découvrent à l’école de la République qu’il y a des chrétiens « arabes ». La distinction entre ethnie, culture, langue, nation et confession religieuse apparaît pour la première fois dans leur représentation du monde. Par contrecoup, cette découverte oblige à une reformulation plus précise de la foi des uns et des autres. Ce travail d’approfondissement permet d’enrichir nos traditions religieuses respectives en les comparant dans leur développement historique et géographique.

Les discussions peuvent prendre un tour plus explicitement théologique. Un jour, après l’accompagnement scolaire, A., française d’origine algérienne kabyle, interpelle S., française d’origine comorienne. Toutes les deux ont treize ans et sont musulmanes. Le débat porte sur le fait que certains collégiens musulmans ont refusé d’aller à la piscine pendant le ramadan. S. les comprend : « De l’eau dans la bouche ou les oreilles, ça casse le ramadan. » A. proteste : « Dieu sait quand on ne fait pas exprès ! » J’interviens : « S., Allah est intelligent, n’est-ce pas ? » Ma jeune voisine acquiesce : Dieu, dans sa tradition comme dans la mienne, est omniscient.

La conversation se termine sur un progrès théologique et pratique : si Dieu est intelligent, il ne peut pas nous demander d’être bêtement ritualiste, sauf à mépriser la raison. Les questions et les réponses sont venues de deux jeunes musulmanes. Le dialogue est donc avant tout intra-religieux. L’adulte chrétien n’a fait que glisser une question sur les attributs de Dieu et il y a eu rapprochement des points de vue sans changement d’étiquette confessionnelle.

Quand nos jeunes voisins sont majeurs et se posent des questions plus exégétiques, certains empruntent d’eux-mêmes le chemin décrit par l’écrivain franco-tunisien Abdelwahab Meddeb, qui estime qu’« il faut procéder à une lecture évangélique et de la Bible et du Coran : c’est le littéralisme qui est mortel. »[2] Progressivement, les réflexions sur l’histoire textuelle et rédactionnelle du Coran surgissent de la confrontation entre foi et méthodes d’analyse scientifique. Des débats commencent à naître et nous sommes parfois questionnés.

Ainsi, K., 24 ans, s’interroge à partir des évangiles apocryphes dont la télévision a parlé. Les questions sur « l’inimitabilité » du Coran et son statut de « parole incréée » de Dieu ne peuvent être débattues que dans une relation de voisinage et de service désintéressé qui coupe court aux suspicions d’intolérance et de complexe de supériorité « néocolonialistes » ou « racistes ».

Christophe Lebreton, moine chrétien assassiné en Algérie au printemps 1996, affirmait : « Ce que l’on peut offrir de meilleur à l’autre, c’est sa liberté. » Mais il précisait que cette liberté ne pouvait être reçue que « dans une relation libérante »[3]. Or, cette « relation libérante », c’est d’abord la rencontre des personnes : le débat ne peut s’engager et porter du fruit que dans la confiance d’une amitié éprouvée par le temps et la proximité d’une vie concrète partagée.

Quand nous faisons venir des personnes de milieux divers pour aider les jeunes du quartier en matière scolaire, ces personnes de milieux complètement étrangers (en temps normal, ils n’auraient jamais été amenés à se rencontrer) vivent une expérience personnelle qui leur permettra de ne pas absorber passivement les informations généralement négatives et stéréotypées véhiculées par certains médias.

Quand ils entendront parler des « musulmans » ou bien dans l’autre sens des « chrétiens », le contact et la connaissance éprouvés des uns et des autres seront garants d’une fraternité universelle vécue comme possible. Cette expérience constitue un apprentissage à la complexité et aux nuances des réalités concrètes et personnelles, et elle contient un message symbolique très puissant, qui est un tremplin pour d’éventuels échanges plus précisément théologiques.

La clef du dialogue réside donc dans la reconnaissance préalable de l’autre, qui est forcément différent. Ceci est d’autant plus vrai que beaucoup de familles « musulmanes » se considèrent et sont regardées comme « étrangères », alors même qu’elles ne sont guère « pratiquantes » et qu’elles ont déjà obtenu la nationalité française.

Il est intellectuellement nécessaire de distinguer « débat théologique » et « accueil de l’étranger », mais la pratique de cette distinction est délicate et demande une étape de reconnaissance concrète de l’autre par un voisinage fraternel. Les cités HLM d’Occident peuvent être ce creuset où chrétiens et musulmans sont appelés ensemble à approfondir et purifier leur foi.

Henry Quinson

[1] Cité par Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004.
[2] Le Monde, 3 octobre 2006.
[3] Le souffle du don, journal de frère Christophe, moine de Tibhirine, 8 août 1993 – 19 mars 1996, Bayard Editions / Centurion, 1999, p. 179."

Article du 31 octobre 2008, disponible sur http://dialogue-islam-chretiens.blogs.la-croix.com/?p=103#more-103

photo: minaret à côté de chez moi, vue de la place de l'église orthodoxe.

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